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Andor : Quand le lore d'un JDR des années 80 fait mieux que les films récents

Le secret d'Andor ? Son excellence narrative doit bien plus qu'on ne le pense au worldbuilding du jeu de rôle Star Wars de West End Games.


Andor image promotionnelle
Une fresque de personnages complexes pris dans les rouages de la Rébellion et de l'Empire. Mais d'où vient cette profondeur narrative qui nous a tant séduits ?

Andor, mon chouchou...


Aujourd'hui, on va causer d'un truc qui me tient à cœur, un peu comme Han Solo tient à chiktaba. Je veux parler d'Andor. Oui, cette série qui, pour votre serviteur un poil blasé par les redites galactiques, s'est directement imposée comme MA série Star Wars préférée. Et pour cause, le film dont elle découle, Rogue One, squatte sans aucune honte une place de choix dans mon Top 3 personnel des films de la saga...


Pas de sabres laser qui font "vroum" toutes les cinq minutes ici, pas de Skywalker en pleine crise d'identité pour la énième fois, pas de REY… Mais de la bureaucratie impériale qui vous file la nausée, et des rebelles qui en bavent comme jamais pour la moindre petite victoire. Bref, Andor, c'est du lourd, une bouffée d'air frais dans une galaxie qui sentait un peu le renfermé.


Mais voilà, le rôliste en moi, celui qui a usé ses dés sur des tables poisseuses avant même que George Lucas ne songe à vendre son â... euh, sa franchise, il a senti quelque chose. Ce réalisme, cette profondeur dans la description des rouages de l'Empire et de la Rébellion naissante... ça ne sortait pas de nulle part. Et si je vous disais que ce coup de génie narratif a des racines bien plus anciennes, plantées il y a plus de 35 ans par une bande de pionniers chez West End Games avec leur jeu de rôle  ?


Accrochez-vous à vos blasters, on va décortiquer comment ce JDR "préhistorique" a, sans faire de bruit, posé les fondations du monde complexe et captivant d'Andor. Et vous allez voir, la Force (du worldbuilding) était déjà avec eux.




West End Games : Quand fallait bien inventer ce que Lucas avait "oublié"


Alors, rembobinons la cassette jusqu'en 1987, une époque où Star Wars, pour beaucoup, sentait déjà un peu le formol. Les films étaient passés, la hype retombée. Et c'est là que débarquent West End Games (WEG) avec comme idée ambitieuse : pondre un jeu de rôle, le "Star Wars: The Roleplaying Game".


Le truc, c'est que George Lucas, avec tout le respect qu'on doit au barbu en chemise à carreaux, leur avait filé des sabres laser des flingues et des vaisseaux, mais pour le reste... c'était un peu le grand vide intersidéral. Comment fonctionnait l'Empire au quotidien, hein ? C'était quoi, le PIB de Tatooine ? Et les Rebelles, ils payaient leurs essences comment ? Des questions auquelles le cinéma se tamponnait l'œil avec une tentacule de Sarlacc, mais qui devenaient cruciales si tu voulais que des joueurs puissent vivre dans cet univers.


WEG a donc dû enfiler la salopette et combler les trous béants du lore. Pour que leur JDR tienne la route, il fallait une granularité de malade, une description minutieuse de la vie sous la botte impériale ou dans les rangs clairsemés de l'Alliance. C'est là que des ouvrages comme le "Star Wars Sourcebook" (et plus tard, le crucial "The Imperial Sourcebook") sont devenus des bibles pour toute une génération de rôlistes. Ces mecs n'ont pas juste adapté Star Wars, ils ont dû créer la substance, le "Lore opérationnel" qui manquait cruellement. Ils ont inventé ce que Lucas avait "omis" de nous raconter. Et sans le savoir, ils plantaient des graines qui allaient mettre 35 ans à germer…



Texte tiré du guide de l'empire
Et voilà à quoi ressemblait l'ISB sur papier en 1987 ! Bien avant Dedra Meero et ses tablettes holographiques, West End Games nous expliquait déjà que l'Empire, c'était surtout beaucoup de formulaires et de coups bas entre services. (Source : SW le Guide de l'Empire)


Les gènes d'Andor : Comment le JDR de 87 a préfiguré la série


Bon, maintenant que vous pigez que les gars de West End Games ont dû jouer les petites mains pour que l'univers Star Wars ressemble à autre chose qu'une collection de cartes postales intergalactiques, voyons comment leurs gribouillis de l'époque ont infusé jusqu'à notre chère Andor. Parce que oui, les plans de la base Starkiller... euh, pardon, d'Andor, étaient déjà sur la table de dessin en 1987.


D'abord, le morceau de bravoure, la star discrète de la bureaucratie impériale : l'Imperial Security Bureau (ISB). Vous vous souvenez de Dedra Meero, cette agente zélée qui traque la moindre velléité rebelle avec la ténacité d'un Gundark affamé ? Eh bien, l'ISB, c'est pas une invention de Gilroy. Non, non. C'est ce bon vieux Bill Slavicsek qui, en bossant sur une aventure pour le JDR, s'est dit qu'il fallait un ennemi un peu plus finaud qu'un Stormtrooper avec la précision de tir d'un Tusken bourré. Hop, l'ISB était né, avec ses agents, ses méthodes, et comme l'a plus tard détaillé The Imperial Sourcebook, ses délicieuses petites guerres intestines entre services. Andor ne fait que mettre en scène, avec un brio glaçant, ce que le JDR nous laissait entrevoir : un Empire qui n'est pas qu'un monolithe de méchanceté, mais aussi un panier de crabes carriéristes.


Ensuite, il y a ce fameux "grain" réaliste, ce quotidien poisseux sous la botte de l'Empire. Le JDR de WEG, pour être jouable, a dû se poser des questions aussi triviales que cruciales : comment on paie son coup au bar de la Cantina ? Quelles sont les lois en vigueur sur Corellia ? Ça mange quoi, un Bothan, à part des plans de l'Étoile de la Mort et des informations confidentielles ? Ce souci du détail, cette granularité qui rendait l'univers crédible, c'est l'ADN même d'Andor. La série excelle à nous montrer les rouages logistiques, les transports miteux, les communications laborieuses, la paperasse qui s'accumule... bref, la vraie vie, quoi, mais avec plus de blasters. Comme le confesse Pablo Hidalgo lui-même, le grand manitou du lore chez Lucasfilm : « Le RPG original devait, par nécessité, compléter ce que l’expérience de la vie quotidienne dans l’univers fictif impliquait, un niveau de granularité jamais requis par les films.


Couverture du guide de l'empire
Déterré des archives : le fameux 'Guide de l'Empire' par West End Games. Quand les rôlistes devaient se farcir 144 pages pour comprendre comment fonctionnait vraiment la machine impériale.

Mais tout ce travail a pavé la voie pour les développements futurs. Les séries épisodiques de Star Wars devaient répondre à des questions telles que : à quoi ressemble l’argent ? Que mangent les gens ? Quels organismes gouvernementaux affectent la vie des gens ? Et heureusement, ces réponses étaient déjà intégrées dans les suppléments de RPG sur table. »

Et enfin, le ton. Ce gris qui n'est ni tout à fait lumineux, ni complètement obscur. Le JDR WEG, loin de se limiter aux héros sans peur et sans reproche, ouvrait la porte à des personnages plus complexes, des vauriens, des contrebandiers, des Jedi déchus comme ce fameux "Failed Jedi" imaginé par Costikyan : "cynique, grossier et pessimiste  mais avec un cœur d'or". Ça ne vous rappelle personne ? Cassian Andor, Luthen Rael, Mon Mothma et leurs compromis douloureux... ils sont tous les héritiers de cette approche plus mature, où la Rébellion n'est pas qu'une affaire de gentils contre méchants, mais une lutte désespérée menée par des gens brisés qui font ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont. Le JDR nous l'apprenait déjà : pour survivre à l'Empire, il faut souvent se salir les mains.



Andor & WEG : Filiation reconnue ou bon coup en douce ?


Bon, les preuves sont sur la table, aussi évidentes qu'un Hutt dans un concours de finesse. L'aveu de Pablo Hidalgo, même s'il est glissé discrètement dans un coin du web, sonne comme un coup de blaster dans le silence feutré des bureaux de Lucasfilm : oui, le JDR de West End Games a servi de garde-manger pour les nouvelles productions Star Wars, Andor en tête.

Alors, on parle d'inspiration innocente, d'un hommage vibrant à une relique du passé ? Ou est-ce qu'on ne serait pas plutôt face à un "emprunt stratégique", pour rester poli ? Disons le franchement : les jeux de rôle, avec leur worldbuilding souvent démentiel pondu par des passionnés sous-payés (quand ils le sont), sont un véritable self-service pour scénaristes hollywoodiens en panne d'idées ou de profondeur. Pourquoi se fatiguer à inventer quand des décennies de lore "underground" n'attendent que d'être pillées... pardon, "réinterprétées" ?

C'est un peu rageant, non ? De voir ces "obscurs" jeux de notre jeunesse, ces suppléments qu'on lisait à la lampe de poche, devenir la source cachée de séries acclamées, sans que les créateurs originaux (les Costikyan, les Slavicsek et tant d'autres) ne voient leur nom apparaître en gros au générique, ni probablement un kopeck de plus sur leur compte en banque. C'est la magie d'Hollywood : transformer le plomb en or pour Mickey, en oubliant juste de créditer les alchimistes. Une vieille habitude, remarquez.


Luthen rael monologue
Ce regard… Celui du type qui sait qu'il doit devenir un monstre pour combattre un monstre plus grand. Le JDR nous apprenait déjà que les héros tout blancs, ça n'existe que dans les contes pour enfants


On dit merci qui (et on attend toujours les royalties) ?


Alors voilà, le rat womp est sorti du sac. Non, Andor n'a pas juste "copié" un vieux scénario poussiéreux du JDR Star Wars de West End Games. C'est plus subtil, plus insidieux, et finalement, plus révélateur : la série la plus intelligente et mature de la galaxie lointaine, très lointaine, doit une sacré part de son ambiance, de sa profondeur et de son réalisme bureaucratique à ce "petit" jeu de rôle qui, en son temps, a dû inventer tout ce que les films laissaient dans l'ombre.

L'ironie suprême ? Pour faire du Star Wars qui claque vraiment en 2022, il fallait peut-être juste se souvenir de comment on y jouait en 1987. Alors, la prochaine fois que vous vous extasierez devant la complexité d'une intrigue impériale dans Andor, ayez une petite pensée émue pour ces obscurs tâcherons du JDR qui, il y a des décennies, ont posé les premières briques. Ils n'auront probablement jamais de royalties, mais ils auront au moins notre clin d'œil de vieux briscards.


Voilà pour mon petit décorticage. Si cette histoire vous a autant intrigué que moi et que vous voulez creuser davantage (et lire en anglais), sachez que l'étincelle de cet article vient d'une excellente analyse publiée sur le blog Pop Cultural Precursors. Je vous encourage vivement à y jeter un œil pour découvrir leur propre perspective !



 
 
 

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